En politique ivoirienne, les discours sur le renouvellement générationnel et l’alternance interne reviennent avec la régularité des saisons électorales. Mais dans les faits, les vieux réflexes demeurent. L’annonce du maintien de Laurent Gbagbo à la tête du PPA-CI en est une nouvelle illustration. Celui qui avait laissé entendre qu’il pourrait céder le fauteuil après les échéances générales de 2025 a finalement décidé de rester. Une décision applaudie par ses militants, mais qui repose avec acuité une question essentielle : les partis politiques africains sont-ils réellement prêts à organiser leur propre alternance ?
Le 7 mai 2026, face à un Comité central acquis à sa cause, Laurent Gbagbo a choisi de répondre favorablement aux appels de ses partisans. « Je reste avec vous pour continuer le combat », a-t-il déclaré sous les ovations. La scène était prévisible. Depuis plusieurs mois déjà, cadres et militants multipliaient les appels pour convaincre l’ancien chef de l’État de ne pas se retirer. Au nom de la stabilité du parti, de l’expérience politique et du contexte national jugé difficile, le fondateur du PPA-CI est apparu, une fois encore, comme l’homme indispensable.
C’est justement là que réside le cœur du problème. Dans de nombreux partis africains, le leadership reste fortement personnalisé. Les formations politiques se construisent autour d’un homme providentiel, d’une figure historique ou charismatique, au point que toute perspective de succession devient source d’inquiétude. Le parti finit par se confondre avec son fondateur. Quitter la direction est alors perçu non comme un acte démocratique de transmission, mais comme un risque de fragilisation, voire d’implosion.
Le cas du PPA-CI n’est donc pas isolé. Il reflète une culture politique profondément enracinée où les partis peinent à institutionnaliser la relève. Pourtant, Laurent Gbagbo avait une occasion historique d’envoyer un signal fort à la classe politique ivoirienne et africaine. En passant le témoin à une nouvelle génération tout en conservant un rôle de guide moral, il aurait pu démontrer qu’un parti peut survivre à son fondateur et se renforcer dans la transition.
Son choix de rester traduit aussi les contradictions des militants eux-mêmes. Ceux qui réclament publiquement l’alternance démocratique au sommet de l’État refusent souvent de l’appliquer dans leurs propres structures partisanes. La démocratie commence pourtant à l’intérieur des partis. Comment convaincre les citoyens de la nécessité du changement au pouvoir si les partis politiques restent verrouillés autour des mêmes figures pendant des décennies ?
Certes, personne ne peut nier le poids politique de Laurent Gbagbo, son influence sur une partie importante de l’opinion ou encore son rôle historique dans la vie politique ivoirienne. Mais la question dépasse sa personne. Elle concerne l’avenir des formations politiques africaines et leur capacité à préparer l’après-fondateur. Un parti moderne ne devrait pas craindre la relève ; il devrait l’organiser.
Au final, la décision de Laurent Gbagbo révèle une vérité inconfortable : sous nos tropiques, l’alternance demeure davantage un slogan qu’une pratique politique réelle. Et manifestement, l’exemple ne viendra pas encore du PPA-CI.
O.L