« Toute réalité politique est une denrée périssable. » L’adage semble se vérifier cette semaine à Dakar comme à Abidjan, où deux figures majeures de la scène politique ouest-africaine font face aux réalités mouvantes du pouvoir.
Au Sénégal, le 22 mai 2026, le président Bassirou Diomaye Faye a mis fin aux fonctions de son Premier ministre et ancien compagnon de lutte, Ousmane Sonko. Le décret présidentiel entraîne également la dissolution du gouvernement.
Il y a deux ans, le duo « Diomaye Moy Sonko » incarnait l’espoir du changement et remportait largement l’élection présidentielle avec 54 % des voix. Aujourd’hui, des divergences apparues autour de la gouvernance et de l’exercice du pouvoir ont progressivement fragilisé cette alliance. Ousmane Sonko, qui affirmait récemment « ne pas être un Premier ministre appelé à obéir aveuglément », quitte la primature avec cette déclaration : « Alhamdoulillah. Ce soir, je dormirai le cœur léger. » Une évolution qui rappelle combien le passage de l’opposition à la gestion de l’État constitue souvent une épreuve délicate pour les alliances politiques.
En Côte d’Ivoire, la dynamique est différente mais révèle une autre facette de la fragilité politique. Le Conseil constitutionnel a déclaré irrecevable la candidature de Laurent Gbagbo à l’élection présidentielle du 25 octobre 2025, invoquant notamment sa radiation de la liste électorale et l’insuffisance de parrainages validés.
L’ancien président, acquitté par la CPI, maintient sa position et conteste cette décision. Dans ce contexte, le PPA-CI se retrouve sans candidat officiellement retenu pour le scrutin, tandis que plusieurs figures de l’opposition se préparent à affronter le président Alassane Ouattara. Cette situation met en lumière la tension permanente entre légitimité politique, héritage historique et exigences institutionnelles.
Ces deux situations rappellent une réalité simple : en politique, rien n’est définitivement acquis. La légitimité se construit dans l’alliance, se fragilise dans les tensions internes et s’érode parfois sous l’effet du temps, des attentes sociales et des contraintes institutionnelles.
Le phénomène dépasse largement l’Afrique de l’Ouest. En France, plusieurs changements de Premiers ministres se sont succédé en peu de temps. Au Brésil, Dilma Rousseff a été destituée en 2016 dans un contexte de fortes tensions politiques. Au Royaume-Uni, Boris Johnson a quitté le pouvoir après l’affaire du « Partygate ». Partout, le pouvoir apparaît de plus en plus exposé à une usure rapide lorsqu’il ne parvient plus à renouveler son discours, ses alliances ou ses résultats.
Les dirigeants africains tirent-ils suffisamment les leçons de cette fragilité structurelle du pouvoir ?
La réponse demeure nuancée.
Au Sénégal comme en Côte d’Ivoire, une même interrogation revient : comment transformer une dynamique politique fondée sur le charisme et la rupture en projet institutionnel durable ? Très souvent, les partis restent fortement liés à la personnalité de leurs leaders. Or les institutions solides survivent généralement mieux que les figures individuelles.
Un projet politique structuré peut traverser le temps lorsqu’il repose sur des mécanismes de succession, de débat interne et de renouvellement générationnel. À défaut, les crises de leadership deviennent inévitables et les recompositions politiques se multiplient.
L’actualité récente semble le confirmer : la Côte d’Ivoire se prépare à un scrutin sans Laurent Gbagbo, tandis que le Sénégal entre dans une nouvelle phase politique après la rupture du tandem fondateur. Deux trajectoires différentes, mais un même questionnement sur la capacité des systèmes politiques à dépasser les logiques de personnalisation du pouvoir.
Le temps des illusions semble désormais révolu.
Le pouvoir n’a jamais été éternel. Ce qui change aujourd’hui, c’est peut-être la rapidité avec laquelle l’opinion publique juge, sanctionne ou se détourne. Les citoyens sont plus informés, plus exigeants et souvent moins patients. Les réseaux sociaux accélèrent également cette usure politique.
Si les démocraties africaines veulent sortir de ce cycle récurrent, le défi sera sans doute de renforcer davantage les institutions, de structurer durablement les partis politiques et de favoriser l’émergence de nouvelles générations de responsables. Sans cela, chaque élection risque de demeurer avant tout un pari sur une personnalité plutôt qu’un engagement autour d’un projet collectif.
La question n’est donc plus de savoir si le pouvoir est périssable.
Nous le savons déjà.
La véritable question est peut-être celle-ci : qui aura la volonté de construire des institutions capables de survivre aux hommes ?
Le débat est ouvert.
Hosanna JP de Chantal