D' ingénieur télécom à mécène culturel et chef de terre, il consacre sa retraite à la renaissance d'un patrimoine et à l'unité d'un peuple aux frontières floues Au cœur du département de Bondoukou, à la lisière entre la Côte d'Ivoire et le Ghana, le village de Tissié veille, gardien discret de l'histoire des Nafanan. Ici, Tôlé San Yao Firmin, ingénieur des télécoms à la retraite, a troqué le repos mérité contre un sacerdoce : redonner son âme à sa culture. Rencontre avec un homme qui, entre chefferie traditionnelle et fondation culturelle, vit une "retraite sans repos" pour que son peuple ne disparaisse pas dans les plis de l'histoire.
Le silence qui suit une longue carrière n'est pas pour lui. Tôlé San Yao Firmin, après des décennies passées chez Côte d'Ivoire Télécom et Orange, n'a pas choisi l'oisiveté. Sa retraite, il la vit au village de Tissié, son village natal, d’ethnie Nafanan, partagé entre son rôle de mécène pour la promotion de sa culture et ses fonctions au sein de la chefferie traditionnelle. "C'est une retraite sans repos", confie-t-il avec un sourire qui en dit long sur son engagement. "Gérer les hommes, ce n'est pas facile. On ne dort pas, il y a des insomnies. Mais apparemment, c'est comme un appel. Un sacerdoce."
Cet appel, c'est celui de la culture Nafanan, qu'il considère comme le sang de son peuple. "Qui perd sa culture, perd son âme, il est perdu", affirme-t-il avec conviction. Il a constaté que les Nafanan, bien qu'anciennement établis dans la région, restaient méconnus. "Il fallait essayer de faire quelque chose pour sortir un peu la tête de l'eau. Et c'est par la culture que je voulais passer, pas par la politique : présenter les valeurs, le patrimoine."
Voyage dans le temps : aux origines des Nafanan
Pour comprendre Tissié, il faut remonter le fil des migrations. Les récits, mêlant traditions orales et écrites, racontent que les Nafanan sont venus du Nord, des régions de Sinématiali, voire de Sikasso. "Ils sont venus, doucement ils se sont installés ici", explique Firmin. Des querelles, des problèmes de positionnement au sein des chefferies ont poussé une partie d'entre eux à migrer vers ce qui est aujourd'hui la région de Bondoukou. "Il y a eu forcément une mésentente", avance-t-il, tout en reconnaissant que les recherches se poursuivent pour en préciser les causes.
Tissié, justement, puise son nom dans une de ces épopées familiales. Fondé par un Nafanan nommé Sié, le village est né d'une séparation puis d'une retrouvaille. Deux frères, chefs de tribu lors de la migration, s'étaient installés à Djamala. L'un d'eux, Sié, partit explorer d'autres terres et s'établit sur le site actuel de Tissié. Inquiets, ses frères le cherchèrent et le retrouvèrent. "Ils ont dit : 'Sié, laisse tout tomber, viens avec nous.' En disant 'Tis-Sié' (laisse, Sié), cela a donné Tissié." Une étymologie qui parle de liens familiaux indéfectibles.
De la fonction administrative à la chefferie : le poids de la terre
Aujourd'hui, retourné à ses sources, Tôlé San Yao Firmin s'est vu confier une lourde responsabilité : celle de chef de terre de Tissié. Un honneur qui n'est pas fortuit, puisqu'il descend de la lignée du fondateur du site. "Celui qui est chef du village, c'est mon frère... Le chef s'est déchargé un peu en me donnant cette fonction pour l'aider à gérer", précise-t-il. Sa mission ? Travailler sur les épineux problèmes de délimitation et de conflits fonciers entre villages, une tâche aussi cruciale que complexe dans cette région.
Mais son action ne s'arrête pas aux limites de Tissié. Animé par une volonté de rassemblement, il a été porté, non sans controverses, à la tête d'une structure visant à unifier les Nafanan dispersés entre la Côte d'Ivoire (près de Bondoukou) et le Ghana (une trentaine de villages). Intronisé "chef supérieur" des Nafanan en août 2008 à Bondoukou, il a dû faire face à des résistances, y compris au sein de sa propre communauté, ce titre heurtant certaines sensibilités et structures existantes.
La "Renaissance" par la fondation et le monument
Face à ces blocages, l'ingénieur a innové. Pour poursuivre son œuvre en marge des querelles de titres, il a créé la fondation "Renaissance". "Quand la cendre couvre le feu, il faut souffler, il faut renaître", image-t-il. Cette fondation lui permet d'agir concrètement : organiser des réunions, donner des cours de langue Nafanan.
Son projet le plus tangible et symbolique à ce jour est le monument-musée qu'il vient d'inaugurer à Tissié, érigé en mémoire de son père, Kwasi Bley, un notable important du village. "Je n'ai pas sa photo, je n'ai rien... J'ai dit que l'endroit où il a été enterré n'était pas digne."
Ce monument a une triple vocation : un mémorial familial pour rassembler une parentèle dispersée dans une quinzaine de villages ; un musée abritant photos anciennes et instruments traditionnels pour éduquer les jeunes générations ; et un centre culturel pour des conférences et l'enseignement de la langue. "C'est pour pérenniser la culture, spécifiquement la culture de Tissié, pour que l'histoire ne disparaisse pas."
Un appel à l'unité pour demain
Le chemin n'est pas aisé. "Unir les gens, c'est difficile", reconnaît Tôlé San Yao Firmin. Les réticences initiales face à son monument ont peu à peu cédé la place à une certaine fierté. Son espoir ? Que ce lieu de mémoire serve de lien et de point de ralliement. "J'espère que ce lien retrouvé permettra de pouvoir nous asseoir pour nous comprendre, pour nous rassembler pour la même cause... Finalement, nous sommes de la même famille."
À Tissié, aux portes du Ghana, la retraite de Tôlé San Yao Firmin est bien plus qu'une fin de carrière. C'est un commencement, un souffle nouveau pour une culture qu'il refuse de voir s'éteindre. Dans le va-et-vient entre le passé migratoire des Nafanan et les défis contemporains de la terre et de l'identité, il incarne une résilience tranquille, prouvant que parfois, pour avancer, il faut d'abord savoir d'où l'on vient.
Hosanna JP de Chantal