Depuis 1997, la sous-préfecture est logée dans une maison privée. Un fils du village a décidé de mettre fin à l'anomalie. Et tout un peuple a suivi.
Il y a des dates qui marquent l'histoire d'une localité. Le 15 janvier 1997 en est une pour Tabagne. Ce jour-là, l'État ivoirien l'élève au rang de sous-préfecture. Un acte fondateur, une fierté. Mais 28 ans plus tard, le symbole s'est effrité. Faute de bâtiments administratifs, la sous-préfecture, aujourd'hui dirigée par M. Sanogo Daouda, reste hébergée dans une villa privée, comme tant d'autres circonscriptions créées à la même époque. Une location inadaptée, indigne de l'autorité qu'elle incarne. C'est à cette anomalie que veut mettre fin Yeboua KouaKou Kouman Benoît. Pour tous ici, c'est "Blé Goude".
Candidat indépendant aux dernières législatives, il avait fait une promesse qui n'avait rien d'électoraliste : offrir à Tabagne sa sous-préfecture. Battu dans les urnes, il n'a pas enterré le projet. Il l'a lancé. "Pendant la campagne, j'ai demandé au chef du village et à sa notabilité un espace. Cet espace existait déjà. Feu le ministre Alphonse Yao Kouman, en lotissant le village, avait eu la vision de réserver 9 hectares pour l'administration. Le chef nous a montré le site et a dit : c'est ici que vous devez construire", confie-t-il.
Le feu vert du Prince de Tabagne, Nanan Kossonou Kouadio, obtenu, la machine s'emballe.
L'effet boule de neige.
Ce qui frappe à Tabagne, ce n'est pas un chantier financé par un mécène. C'est une mobilisation populaire, une souscription villageoise à ciel ouvert.
L'initiateur donne le ton : 10 tonnes de ciment sur fonds propres. Le signal est compris.
L'honorable Moussa Diabaté suit avec 10 voyages de sable et 4 tonnes de ciment. L'honorable Sawiri Oscar débourse 500.000 F CFA. L'honorable Abou Ficher et l'honorable Ismaïl Coulibaly apportent chacun 2 tonnes de ciment.
Et puis, il y a le peuple. La vraie force. Quartier par quartier, concession par concession, on cotise. 1.000 F, 5.000 F, 10.000 F. L'argent n'a pas d'odeur, dit-on. Ici, il a la couleur de la fierté. La collecte est confiée à Fodjo Ibrahim, le président des jeunes, devenu de fait trésorier de l'espoir.
Résultat : sur le site de 9 hectares, les premières briques sont déjà là. Moulées avec les 8 premières tonnes de ciment.
"Les gens sont motivés. Il y a même des bonnes volontés qui disent vouloir construire tous les bureaux. On a fini les briques, on s'apprêtait à attaquer les fondations", explique Blé Goude, les yeux rivés sur son tas de parpaings.
Garderie contre sous-préfecture : le malentendu
C'est alors que le projet va marquer un temps d'arrêt. Un grain de sable dans l'engrenage. Certains cadres du village contestent le choix du site. À cet endroit précis, ils verraient mieux une garderie d'enfants. Le débat s'installe, vif.
"C'est un projet noble, nous ne le refusons pas. Mais la population réclame la sous-préfecture. Le projet est déjà lancé, les moyens continuent d'être mobilisés. On ne peut pas à la dernière minute nous dire qu'on va faire une garderie à la place. Il faut construire la sous-préfecture et le logement du sous-préfet. C'est la priorité", tranche l'initiateur, relayant un sentiment largement partagé.
Face à la fronde, les anciens ont choisi l'arme des sages : le dialogue. Aux dernières nouvelles, le compromis se dessine. L'obstacle est en passe d'être levé. La réserve est assez vaste pour accueillir les deux infrastructures, mais l'antériorité et la volonté populaire donnent la préséance à l'administration.
Au-delà du bâtiment, c'est une leçon de citoyenneté que Tabagne administre à la Côte d'Ivoire. Que l'État ne se limite pas à Abidjan et qu'on n'a pas besoin d'un titre, d'un poste ou d'un budget ministériel pour le bâtir. Il suffit d'une idée, d'un fils qui y croit et d'un village qui suit.
Nous quittons Tabagne sous une pluie battante. Au croisement "des crapauds", les flaques débordent. Ici, on y voit un bon présage. La saison sera bonne. Les champs d'anacarde et de vivrier promettent. De quoi nourrir les hommes qui, demain, viendront poser les fondations de leur sous-préfecture.
Hosanna JP de Chantal