Il y a des phrases qui, prononcées au sommet de l'État, sonnent comme un aveu. Le 11 mai dernier à Yamoussoukro, le Garde des Sceaux Jean Sansan Kambilé l'a dit sans détour : « Toute détention injustifiée est une atteinte à la liberté individuelle ». Et il a rappelé le principe que notre Constitution fait pourtant sien depuis son préambule : « la liberté est le principe, la détention étant l'exception ».
Si le ministre a besoin de le rappeler à ses propres magistrats et policiers, c'est que le mal est profond.
D'où venons-nous? Une liberté conquise dans la douleur
L'histoire de la Côte d'Ivoire est une histoire de quête de liberté. De l'indépendance de 1960, où la liberté signifiait s'affranchir du joug colonial, à l'avènement du multipartisme en 1990, où elle signifiait le droit de penser différemment, jusqu'à la Constitution de la IIIe République de 2016 qui garantit en ses articles 19 et 20 la liberté d'expression, de réunion et de manifestation.
Nous avons payé cher cette liberté. Les crises de 2002, 2010-2011 nous ont appris qu'une nation sans liberté individuelle devient une nation sans garde-fou. Chaque fois que l'arbitraire s'est installé dans un commissariat, il a fini par s'installer au Palais.
Aujourd'hui, nous sommes à un tournant. Le pays se veut émergent, vitrine de stabilité en Afrique de l'Ouest, hub économique. Mais l'émergence ne se mesure pas seulement en ponts et en tours à Cocody. Elle se mesure à la manière dont un jeune conducteur de moto à Adjamé est traité à un barrage à 22h.
Ce que nous constatons : la routine de l'arbitraire
Ce ne sont plus des faits divers isolés. C'est une dérive systémique que les Ivoiriens décrivent au quotidien et que les organisations de défense des droits humains documentent :
Le racket comme impôt parallèle : Les contrôles d'identité qui se transforment en négociation, les pièces exigées sans base légale, la peur au ventre à chaque corridor.
La détention préventive comme punition : C'est précisément ce que la réunion de Yamoussoukro voulait « adresser » : des dysfonctionnements constatés dans la gestion des détentions provisoires. Des citoyens gardés 48h, 72h pour un délit mineur, sans procès-verbal, sans avocat.
La répression de l'espace civique : Amnesty International, dans son rapport 2024-2025, note que le droit à la liberté d'expression et de réunion pacifique a été limité dans la législation et dans la pratique. Interdictions de manifestations, arrestations préventives de militants, comme l'ont dénoncé la LIDHO, le MIDH et la FIDH qui rappellent que ces libertés sont garanties par la Constitution ivoirienne.
Quand le policier, censé être le gardien de la liberté, devient celui qui fait peur, le contrat social se fissure. Le citoyen ne voit plus l'État protecteur, il voit l'État prédateur.
Pourquoi c'est une urgence nationale?
Une police qui rackette et détient arbitrairement n'est pas seulement une question de droits humains. C'est une question économique et sécuritaire.
Elle tue la confiance, moteur de tout investissement. Elle radicalise une jeunesse qui se sent humiliée. Elle nourrit les discours anti-institutions qui prospèrent déjà à l'approche des échéances électorales majeures de 2028.
On ne peut pas demander au peuple de respecter la loi si ceux qui portent la loi ne la respectent pas d'abord.
Nos solutions : Refonder le pacte
Il ne s'agit pas d'être anti-police. Il s'agit d'être pro-liberté. Et pour cela, il faut des actes, pas seulement des circulaires.
1. La transparence radicale
• Caméras piétons obligatoires pour toutes les unités d'intervention et de circulation à Abidjan, Bouaké, Yamoussoukro. Les images doivent être stockées par une autorité indépendante. • Numéro matricule visible et lisible sur tous les uniformes. Un policier anonyme est un policier irresponsable. • Création d'un numéro vert et d'une plateforme numérique indépendante (type Inspection Générale co-gérée avec la société civile) pour signaler les abus avec preuves vidéo.
2. La justice qui sanctionne vraiment
Le ministre Kambilé a promis des « sanctions disciplinaires, voire pénales » en cas de manquements. Chiche.
• Publier chaque trimestre le bilan des sanctions contre les policiers : radiations, suspensions, condamnations. La transparence dissuade plus que les discours. • Mettre fin à l'impunité judiciaire : tout gardé à vue doit voir un avocat dès la première heure et un juge doit valider la détention au-delà de 48h. Systématiquement.
3. La formation et la dignité du policier
On ne peut pas exiger l'exemplarité d'un homme payé 150.000 FCFA, logé indignement, et envoyé au front sans formation aux droits humains.
• Refondre la formation initiale à l'École de Police avec un module de 100 heures sur la Constitution, la déontologie et la gestion non-violente des foules, enseigné par des magistrats et des ONG. • Améliorer drastiquement les conditions de vie et de travail : primes de risque, logement décent, soutien psychologique. Un policier respecté respecte.
4. L'éducation du citoyen
La liberté individuelle s'apprend.
• Introduire dans les programmes scolaires et à la RTI des capsules « Connais tes droits » : que faire lors d'un contrôle? Quels sont tes recours? • Encourager le journalisme citoyen responsable : filmer un abus n'est pas une défiance, c'est un acte citoyen si la vidéo est transmise aux autorités compétentes.
La Côte d'Ivoire de 2026 est à la croisée des chemins. Nous avons le choix entre deux modèles. Le modèle de la peur, où chaque Ivoirien baisse les yeux devant l'uniforme, où la liberté devient une faveur que l'on quémande.
Ou le modèle de la République, celui que nos pères fondateurs voulaient : où l'uniforme rassure l'enfant sur le chemin de l'école, où la loi protège le faible contre le fort, même quand le fort porte un képi.
« Toute détention injustifiée est une atteinte à la liberté individuelle ». Le Garde des Sceaux a raison. Maintenant, à l'État de prouver qu'il le pense vraiment.
La liberté n'est pas un cadeau de l'État. C'est la dette de l'État envers le citoyen.
Hosanna JP de Chantal