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Mardi, 18 août

PROJET ASSAFO-DIBIBANGO : LA DÉLOCALISATION DES VILLAGES, LE POINT D'ACHOPPEMENT ?

Publié le 17 août 2026 à 13:26
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A l'entrée du village d'Assafo, la destruction de l'environnement avec la pollution des eaux par l'orpaillage illégal
A l'entrée du village d'Assafo, la destruction de l'environnement avec la pollution des eaux par l'orpaillage illégal

Il faut quitter Tanda à l'aube, quand le bitume est encore froid. 30 kilomètres , des champs d'anacardiers à perte de vue, puis plus rien. Assafo. Le village est là depuis avant la colonisation, avant les cartes, avant les permis. A l'entrée, deux panneaux se font face. Le premier, rouillé, à moitié mangé par la rouille, indique "DIBIBANGO 7 KM". Le second, flambant neuf, blanc et bleu, planté droit comme une frontière, assène : "PERMIS PR 642 - ENDEAVOUR MINING - ACCÈS RÉGLEMENTÉ - PROJET ASSAFO-DIBIBANGO".
C'est tout le drame de l'Est ivoirien résumé en deux tôles. D'un côté, la mémoire. De l'autre, la mine.
Le 13 novembre 2025, le couperet est tombé à Abidjan, loin du bruit des pilons. Le ministère de l'Environnement a signé l'arrêté autorisant le développement du projet. Pour Endeavour Mining, géant déjà présent sur plusieurs mines du pays, c'est le feu vert environnemental. Un gisement de classe mondiale, découvert en 2024, qui doit cracher 330 000 onces d'or par an pendant dix ans, selon le communiqué officiel.
Ici, personne n'a vu le communiqué. Mais tout le monde a compris le message : vous devez partir. Sous le grand fromager de Dibibango, là où on règle les affaires graves, le silence a laissé place à la colère. Et à la peur.

"Même si nous devons mourir là"

L'homme qui parle n'a pas 30 ans. Il ne donne pas son nom. Parler, c'est déjà se mettre à dos le chef. Il parle vite, en Koulango, puis en français haché, comme si les mots brûlaient.
"Les parents n'ont pas été préalablement informés d'une éventuelle délocalisation. Tout ce qu'on dit à la population, c'est : il y a de l'or sous le sous-sol, il faut vous enlever. Mais ça, c'est notre patrimoine culturel, c'est notre patrimoine ancestral. Nous nous opposons à toute délocalisation. Nous ne sommes pas prêts aujourd'hui, même si nous devons mourir là."
Autour de lui, les hochements de tête sont graves. Ce n'est pas de la politique. C'est viscéral. A Assafo, Nanan K. , notable et gardien de la terre, ne veut plus voir les "gens d'Abidjan avec leurs papiers". Il a sorti sa liasse de feuilles : barème d'indemnisation.
"Ils sont venus avec 750 FCFA le pied d'anacardier. 750 FCFA ! Mais qui va compenser le bois sacré ? Qui va payer les tombes de nos grands-pères ? On ne déplace pas un cimetière. On ne déménage pas des ancêtres dans des maisons préfabriquées."
Le mot qui revient, dans chaque concession, est le même : violation.
"Aujourd'hui ils ont eu le permis d'exploitation. C'est une chose qui a été donnée sans vraiment notre consentement", poursuit le jeune de Dibibango. "Malheureusement, le chef du village, qui est censé être notre porte-parole, il refuse même qu'on en parle publiquement. Les villageois veulent discuter avec lui. Mais il n'est pas ouvert aux discussions."
"Il n'y a jamais eu de consentement préalable, libre et éclairé. Même les documents, même venir expliquer en langue pour que les gens comprennent, ils n'ont jamais fait ça. Même les plans des maisons qu'ils veulent nous construire, on ne les a jamais vus. C'est une délocalisation forcée qu'on veut nous imposer."
"Nous qui sommes Africains ici, on n'a pas été associé aux négociations. Ils ont fait le projet dans notre dos. Même qui a été recensé, on ne sait pas. C'était sans nous. Après, ils ont pris juste un quart du village pour représenter le village. On ne vient pas déguerpir des gens alors que nous y sommes depuis plusieurs siècles, avec toutes nos histoires, tous nos souvenirs."

Le village coupé en deux

L'or a déjà fait son premier travail : diviser. D'un côté, les "pour". Ceux qui ont écouté les émissaires promettre 4 000 emplois, une école neuve, un centre de santé carrelé, des forages qui ne tarissent jamais. "Ils ont changé de vie avant même d'avoir déménagé", ricane un opposant.
De l'autre, les "contre". Et au milieu, deux lignes de front silencieuses. Le front des jeunes orpailleurs. Ils sont près de 400 à Dibibango, les mains noires de terre, qui creusent depuis des années les veines que convoite Endeavour. Pour eux, la mine industrielle, c'est le chômage. Leur menace est frontale : "Si la mine ferme nos trous sans nous embaucher, nous allons creuser sous la mine." Tout le monde ici se souvient de Babango-Tanda et de son "Roi de l'orpaillage clandestin" et de sa milice armée de kalachnikovs.
Le front des femmes. Plus discret, plus efficace. Elles ont reçu la consigne : ne rien signer. Refuser le recensement des biens, des manguiers, des cases. Sans recensement, pas de PAR, le fameux Plan d'Action de Réinstallation. Sans PAR, la Banque mondiale, qui finance ce type de projet aux standards internationaux, ne peut pas valider. C'est du sabotage à l'ivoirienne, en pagnes colorés.

La guerre des Rois

A Bondoukou, on a compris. A Tanda, on ne déplace pas un village Koulango avec un arrêté ministériel. On le déplace avec la bénédiction des Rois. Depuis janvier, Endeavour a changé de stratégie. Fini les techniciens en casque blanc. Place aux émissaires en pagnes, aux libations de vin de palme. D'abord chez les Bron (Abron) de Bondoukou, au Royaume du Gontougo. On leur a vendu le projet comme le retour de Bondoukou, l'ancienne cité caravanière de l'or, à sa grandeur passée.
Ensuite, au cœur du réacteur : chez les Koulango de Tanda et Nassian. Car Assafo et Dibibango sont Koulango. Le Roi des Koulango a été approché pour jouer les médiateurs.
Un cadre proche du dossier nous décrypte la manœuvre, à voix basse à Abidjan :
"La société sait qu'elle ne peut pas utiliser le GS-LOI, le Groupement Spécial de Lutte contre l'Orpaillage Illégal, pour déguerpir. Ça créerait une révolte générale. Elle doit obtenir le 'oui' des Rois. Une fois que le Roi Bron et le Roi Koulango disent 'le projet est bon pour nos enfants', le village ne peut plus dire non sans être accusé de désobéir à la tradition. C'est la stratégie : séduire les Rois pour convaincre les villages."
Mais le piège se referme aussi sur les Rois. Certains chefs nous confient, off the record, leur malaise : "Si je dis oui et que demain le cimetière sacré est rasé, je perds ma légitimité. Si je dis non, on dira que je bloque le développement."
Pendant que les Rois hésitent, le GS-LOI continue de "nettoyer". Dix sites clandestins démantelés dans le Gontougo lors de sa dernière opération, pour préparer le terrain aux bulldozers canadiens.
A la sous-préfecture de Tanda, le 9 mars dernier, le préfet par intérim a tenté de calmer le jeu, garantissant "le respect des droits des villages impactés". Les mots d'Abidjan résonnent creux sous le fromager.
Il est 18 heures à Assafo. Un vieil homme, assis sur un tabouret bas, nous regarde partir vers la piste. Il résume à lui seul 400 ans d'histoire face à 451 milliards de FCFA d'investissement.
"Nos enfants ont creusé pour trouver l'or. Maintenant des Blancs ont trouvé notre or. On nous dit que nous sommes assis sur de l'or mais qu'il faut nous déplacer pour l'exploiter. Comment on peut être riche et sans terre en même temps ?"
La question reste suspendue dans la poussière rouge. La prochaine étape est connue : la publication de l'étude de faisabilité définitive et du plan de réinstallation.
Ce jour-là, Tanda saura si elle a vendu ses ancêtres.

Hosanna JP de Chantal