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Vendredi, 21 août

Faut-il garder les ruines de la gloire?

Publié le 21 août 2026 à 14:44
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Image d'archives
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Il est à Bondoukou un lieu que tous connaissent sans vraiment savoir qu'en faire. L ' ancien marché central, devenu aujourd'hui musée, centre intégré et bibliothèque municipale inaugurée à grand renfort de discours. Autour, une avenue moins large pour une ville qui manque de trottoirs, une tribune en béton qui n'a plus vu de défilé depuis cinquante ans, un hôtel d'Etat dont les chambres ne s'ouvraient plus que pour les lézards devenu aujourd'hui un orphelinat. Voilà le paradoxe ivoirien. De 1964 à 1979, Félix Houphouët-Boigny a inventé les fêtes tournantes. Le 28 juillet 1964, il décide de délocaliser la fête nationale dans l'intérieur du pays, une fois tous les cinq ans à Abidjan, le reste du temps dans les capitales provinciales. L'idée était géniale sur le papier : faire de la célébration « la clé de voûte de la mise en place d'un ensemble d'infrastructures et d'équipements de base pour permettre le développement des départements ».
Bondoukou en 1971, Odienné en 1972 en furent les symboles. A Bondoukou, à près de 400 km d'Abidjan, l'Etat bitume, électrifie, construit une résidence présidentielle, un hôtel de standing, un stade flambant neuf devant accueillir la finale de la coupe nationale, une tribune officielle. Gagnoa et Bondoukou deviennent « les capitales de l'intérieur » en 1970 et 1971.
Cinquante-quatre ans plus tard, que reste-t-il?

Le frein au développement : quand la mémoire prend toute la place

Le problème n'est pas sentimental, il est arithmétique. Bondoukou comptait 20 000 habitants en 1971. Elle en dépasse 100 000 aujourd'hui, avec une croissance de près de 4% l'an dans le Zanzan. Odienné, Dimbokro, Séguéla vivent la même poussée.
Or les vestiges de 1971 occupent le centre. La tribune est en plein cœur administratif. L'avenue de la procession, large de 40 mètres, coupe la ville en deux mais ne peut être lotie. Les résidences présidentielles, jamais réhabitées, sont des zones non aedificandi par décret tacite. On ne peut ni les raser, « c'est historique », ni les occuper, « c'est l'Etat ».
Résultat : les villes s'étalent en périphérie, sur des terres agricoles, sans eau ni électricité, pendant que le centre se fossilise. Le problème crucial de Bondoukou à la veille de 1971 était déjà l'eau potable, avec trois puits insuffisants pour une population qui allait tripler le jour J. Aujourd'hui, la ville manque encore d'eau, mais elle manque surtout de foncier central pour un marché moderne, pour un lycée, pour des logements sociaux.

Conserver sans reconvertir, c'est organiser la pénurie.

On retrouve ce syndrome partout en Côte d'Ivoire :
• Dimbokro 1975 : l'ex-hôtel de Sietho, construit pour la fête tournante, est resté fermé pendant plusieurs années, qualifié de « patrimoine historique » mais totalement à l'abandon. • Korhogo 1965 : l'Hôtel Mont Korhogo et le quartier Soba créé de toute pièceont survécu, mais combien de tribunes et de logements de fonction sont en ruine? • Odienné 1972 : Stade Mamadou Coulibaly, Hôtel Denguélé, cinéma Kabadougou: des infrastructures surdimensionnées pour une ville qui avait besoin d'écoles et de forages.
Le rapport de l'étude Coulibaly et al. est cinglant : après avoir bénéficié des avantages, Bondoukou et Odienné « ont présenté pendant longtemps un niveau de développement moyen qui pousse à s'interroger sur l'apport véritable des fêtes tournantes ».

Un site touristique ne se décrète pas

L'argument le plus souvent opposé à la démolition est : « c'est touristique ». Mais qu'est-ce qu'un site touristique?
L'UNESCO et l'OMT posent quatre critères : l'authenticité historique, l'intégrité physique, l'accessibilité et la capacité d'interprétation. Un vestige qui n'a ni panneau, ni guide, ni entretien, ni récit, n'est pas un site, c'est une friche.
Bondoukou possède un vrai potentiel touristique : ses mosquées centenaires en banco, ses maisons à étage de Samory, le mystère de la ville aux mille mosquées. La tribune de 1971 n'en fait pas partie. Personne ne fait 400 km pour photographier un gradin fissuré. À la différence du Pont de lianes de Man immortalisé en carte postale lors de la fête de 1969, nos tribunes n'ont pas de charge symbolique universelle.
Dans le monde, l'exemple est clair :
• Brasilia (Brésil) : les monuments de l'indépendance et de la nouvelle capitale de 1960 ont été classés et entretenus, intégrés dans un plan d'urbanisme vivant. Ils rapportent. • Les monuments de l'ère Ceausescu à Bucarest : conservés sans usage, ils sont devenus des verrues urbaines qui coûtent plus qu'ils ne rapportent, avant d'être reconvertis de force en parlement, musée, centre commercial. • Au Sénégal, les vestiges de la fête de l'indépendance de 1960 à Kaolack ont été rasés pour laisser place au marché central. Personne ne s'en plaint, parce que le marché fait vivre.
Le tourisme mémoriel ne fonctionne que s'il y a mémoire vivante. Or nos fêtes tournantes ont été, par définition, tournantes. Une ville ne pouvait pas accueillir deux fois de suite. Il n'y a donc pas eu d'accumulation, pas de stratification. Juste un passage.

Que faire à Bondoukou?

Il ne s'agit pas de raser l'Histoire. Il s'agit de choisir quelle Histoire on veut garder vivante. Proposition en trois actes :
Inventorier et déclasser. Toutes les infrastructures de 1971 ne se valent pas. Gardons un témoin : la tribune principale avec une plaque intégrée dans le centre intégré dont parle le maire Koné Hiliassou ( aujourd'hui le Musée) . Le reste doit être rendu à la ville. Reconversion obligatoire. L'exemple de Bondoukou qui transforme son ancien marché/musée de 1971 en centre culturel et musée est la bonne voie. C'est de l'urbanisme circulaire : on garde l'enveloppe symbolique, on change l'usage pour répondre au besoin du moment, sport et culture pour une jeunesse qui explose démographiquement.
Muséifier ailleurs. Créons à Bondoukou une petite salle « Mémoire des fêtes tournantes » avec le film documentaire de Timité Bassori, Bondoukou An 11 tourné en 1971, des photos de Fraternité Matin, les maquettes. Un vrai site touristique tient dans 100 m² bien pensés, pas dans 5 hectares de béton vide.
La célébration de l'indépendance voulait rapprocher l'Etat des populations et « faire sortir les villes de leur léthargie ». Si en 2026, ces vestiges empêchent la ville de loger ses enfants, ils trahissent l'esprit même de 1971.
Conserver, oui. Mais conserver utile. Sinon, nous ne célébrons pas l'indépendance, nous célébrons l'immobilisme.
La ville qui ne sait pas transformer ses monuments en projets finit par transformer ses projets en monuments.

Hosanna JP de Chantal