Par moment, l'actualité nationale nous donne l'impression d'assister à un suicide collectif. L'orpaillage clandestin n'est plus un phénomène, c'est une hémorragie nationale. Et devant cette hémorragie, l'État panse avec du sparadrap là où il faudrait une chirurgie lourde.
Les chiffres donnent le vertige et disent l'échec.
De 2021 au premier semestre 2026, plus de 8 500 sites d'orpaillage illégal ont été déguerpis par nos forces de sécurité. Entre janvier et juillet 2026 seulement, la Gendarmerie annonce 1 114 sites déguerpis. Et pourtant, le Conseil National de Sécurité lui-même déplore "la persistance, voire l'extension de ce fléau sur toute l'étendue du territoire national".
On détruit à La Mé et au Moronou le 7 juillet, ça repousse à Kanangonon dans le Hambol le 21 janvier, à Taléré dans le Poro le 19 août. C'est le jeu sans fin du chat et de la souris. Pourquoi? Les responsables : tout le monde est coupable
Il faut avoir le courage de les nommer.
La chaîne de complicité locale.
Le PDCI l'a dit, le préfet du Sud-Comoé l'a martelé en menaçant de destitution tout chef de village complice. Chefs coutumiers qui vendent la terre sacrée, élus et cadres qui protègent les sites contre une part du butin, jeunes désœuvrés et orpailleurs venus du Burkina, du Mali, de la Guinée. C'est ce que Don Mello appelle à juste titre la "mafia de l'or".
La faillite de l'État régalien.
Comment des dragues, des pelleteuses, du cyanure et du mercure entrent-ils et circulent-ils sur tout le territoire sans que personne ne voie rien? L'orpaillage illégal est devenu une économie parallèle qui fait perdre à la Côte d'Ivoire 4 600 milliards de FCFA et 142 tonnes d'or par an selon les estimations de 2026. Une telle industrie criminelle ne peut prospérer sans complicités en haut lieu.
Notre propre hypocrisie collective.
Nous dénonçons le jour et nous allons creuser la nuit. Les conséquences : on empoisonne nos enfants . On ne parle plus seulement d'économie. L'orpaillage clandestin est une triple crise :
Écologique : Forêts classées éventrées, cours d'eau comme le Bandama et la Comoé pollués au mercure, nappes phréatiques détruites, terres agricoles rendues stériles pour 20 ans. L'agriculture, socle de notre économie, recule là où la pioche avance.
Humaine et sécuritaire : Déscolarisation massive, travail des enfants dans des trous de 30 mètres, prostitution, drogue, banditisme armé autour des sites. Ces zones de non-droit sont devenues des sanctuaires pour l'insécurité nationale. Des villages entiers s'affrontent pour une parcelle aurifère.
Économique : Nous perdons ce qui devrait financer nos écoles et nos hôpitaux. L'or part à Dubaï et nous laisse les trous.
Les attentes des populations : elles ne veulent pas d'or, elles veulent de l'eau
Allez à Kokomian, à Saïoua, à Zaranou. Les populations ne demandent pas une part du gâteau de l'or. Elles demandent qu'on leur rende leur vie d'avant.
Elles attendent de l'eau potable qui ne soit pas jaune. Elles attendent de pouvoir cultiver sans que leurs champs ne s'effondrent en cratères. Elles attendent la sécurité pour leurs filles. Le député Brédoumy Soumaïla l'a compris en plaidant devant ses parents pour une exploitation industrielle encadrée plutôt que cette ruée sauvage.
Pourquoi ne pas stopper l'hémorragie? Un arrêt systématique s'impose
On nous parle de formalisation, de rendre le petit orpaillage "plus sûr et plus transparent" comme le propose le Ministre Mamadou Sangafowa-Coulibaly. C'est une illusion technocratique. On ne formalise pas un cancer, on l'extirpe.
Pourquoi ne décrétons-nous pas un moratoire total et systématique de 5 ans sur tout orpaillage artisanal, le temps de reprendre le contrôle? Fermeture militaire de tous les sites, sans exception. . Criminalisation sévère : 10 ans ferme pour détention de drague et usage de cyanure. . Réquisition des terres détruites et programme national de dépollution et de reboisement financé par les saisies de l'or illicite. 4. Une seule porte d'entrée : l'exploitation industrielle, avec étude d'impact, redevance pour les communautés et restauration obligatoire des sites. Houphouët-Boigny, où es-tu? Et c'est ici que notre interrogation devient politique et morale.
Félix Houphouët-Boigny, le Père, avait une philosophie simple et visionnaire : "Tant que la terre peut nourrir les Ivoiriens, il faut préserver l'avenir." Pour lui, la terre n'était pas une mine à éventrer, c'était une mère à protéger pour la génération future. Il a bâti la Côte d'Ivoire sur le cacao, le café, le palmier, pas sur des trous béants.
A-t-on respecté cette volonté? Non.
Et le plus douloureux, c'est que ceux qui sont au pouvoir aujourd'hui sont ceux-là mêmes qui se réclament de son héritage, du PDCI-RDA et de l'houphouétisme. Comment peut-on se dire houphouétiste le matin au congrès, et laisser brader la terre nourricière du père le soir dans les forêts de l'Est? On ne peut pas célébrer Houphouët-Boigny sur les boulevards et l'enterrer dans nos rivières polluées au mercure. L'or de la Côte d'Ivoire ne brille plus. Il saigne. Et chaque gramme d'or clandestin qui quitte ce pays est une poignée de terre que nous volons à nos petits-enfants.
Il est temps de choisir : l'or éphémère des mafias, ou la terre éternelle d'Houphouët.
Hosanna JP de Chantal