La rentrée a eu lieu le 14 septembre. Près de 9 millions d'élèves. Un slogan : "La Côte d'Ivoire à l'École". Et une pluie de notes de service qui, mises bout à bout, en disent plus long qu'un discours. Cette rentrée n'est pas une rentrée comme les autres. C'est une rentrée de recadrage.
Les grandes mesures : l'ordre avant la pédagogie ?
Le Ministère de l'Éducation Nationale, de l'Alphabétisation et de l'Enseignement Technique a voulu frapper fort. On retiendra sept priorités annoncées par le Ministre Koffi N'Guessan : curricula plus lisibles, instauration progressive d'un ouvrage unique par matière et par niveau, valorisation des enseignants, sécurisation des établissements, crédibilité des examens, et développement de l'enseignement technique. Dans les faits, trois mesures symbolisent cette volonté d'ordre :
1. Le manuel unique. Circulaire N°2485 du 13 août. Fini le business des listes pléthoriques à 150.000 FCFA. Un même livre pour tous, du préscolaire au secondaire. Mesure salutaire pour les parents, cauchemar pour les réseaux de vente parallèles.
2. La norme vestimentaire. Note du 26 août du même DELC, Zamblié Bi Zamblé Germain : les jupes des filles doivent s'arrêter à 11 cm au-dessus de la cheville. On peut sourire, mais le message est clair : assainir, uniformiser, reprendre le contrôle moral de l'école.
3. L'interdiction des cours de renforcement payants. Et c'est là que le bât blesse. Note du 1er octobre 2026 : le ministère rappelle l'interdiction faite aux enseignants d'organiser des cours payants pour... leurs propres élèves.
Sur le papier, c'est irréprochable. Éthique, déontologie, mission de service public. Comment un enseignant peut-il noter le matin un élève qu'il fait payer le soir ? C'est un conflit d'intérêts patent. C'est une prime à l'échec organisé. Mais sur le terrain, cette note est un aveu.
Les enjeux : pourquoi les cours payants se sont banalisés ?
Interdire ne suffit pas à comprendre. Pourquoi cette pratique s'est-elle "banalisée", pour reprendre le mot du ministère ? Parce qu'elle est le symptôme de trois défaillances majeures :
L'enjeu pédagogique : Les effectifs à 80 élèves par classe, les programmes inachevés, les 16.250 enseignants de CE2 encore en formation PNAPAS à la veille de la rentrée. L'école ne finit plus ce qu'elle commence en classe. Le cours de renforcement devient le vrai cours.
L'enjeu d'équité : L'école publique gratuite devient à deux vitesses. Ceux dont les parents peuvent payer 10.000 ou 15.000 FCFA par matière ont le complément, les explications, parfois même les sujets. Les autres restent avec l'horaire réglementaire insuffisant. L'égalité des chances est rompue au sein même de la classe.
L'enjeu social : le traitement de l'enseignant. Et c'est le coeur du sujet. Cette note qui parle d'éthique en dit long sur le mépris silencieux d'un système pour ses piliers.
Les conséquences : peut-on parler de crise du système ?
Oui. Il faut le dire : c'est une crise systémique.
Comment demander à un instituteur à 250.000 FCFA, à un professeur de collège à 350.000 FCFA, de tenir face à une cherté de la vie qui a explosé à Abidjan ? Loyer, transport, scolarité de ses propres enfants, santé. Le salaire de l'enseignant ivoirien est devenu un salaire de survie, pas un salaire de dignité.
Alors il invente des stratégies de survie : cours à domicile, fascicules vendus, renforcement payant. Ce n'est pas de la cupidité, c'est de l'économie informelle de la misère.
Conséquence N°1 : On moralise le problème au lieu de le traiter. On interdit au lieu de revaloriser. Le message envoyé aux enseignants est violent : "Vous avez une mission de service public, soyez exemplaires", mais sans les moyens d'être exemplaires.
Conséquence N°2 : On décrédibilise l'évaluation. Quand le même enseignant est juge et marchand de rattrapage, toute la crédibilité des examens que le ministère veut restaurer s'effondre.
Conséquence N°3 : On fait peser le coût sur les familles. Après l'uniforme, les manuels, les frais COGES déguisés, voilà la taxe invisible du renforcement obligatoire. L'école gratuite coûte de plus en plus cher.
Non, Monsieur le Ministre, Monsieur le Directeur, le problème n'est pas que l'enseignant exige de l'argent. Le problème est qu'il en a besoin pour vivre, et que l'élève en a besoin pour réussir.
La vraie réforme de cette rentrée ne sera pas de vérifier la longueur des jupes à 11 centimètres près. Elle sera de vérifier si le salaire de celui qui doit inculquer le savoir lui permet de vivre décemment à 11 kilomètres de son école.
Tant que la revalorisation de la fonction enseignante restera un slogan parmi sept autres priorités, l'interdiction des cours payants ne fera que déplacer le marché : de la salle de classe au salon du quartier. La crise ne sera pas résolue, elle sera simplement rendue invisible. Et une crise qu'on cache est une crise qui prépare la prochaine explosion.
Hosanna JP de Chantal