La Côte d'Ivoire a fait, depuis son indépendance, le choix du libéralisme économique et n'a jamais fermé sa porte aux capitaux étrangers. Bien au contraire, et c'est sans doute ce qui a fondé sa réussite dans toute l'Afrique de l'Ouest.
Même Laurent Gbagbo, qui se proclamait socialiste et nationaliste, n'a à aucun moment infléchi la ligne libérale de l'économie de notre pays. Mamadou Koulibaly, qui fut ministre de l'Économie et des Finances sous la transition militaire et président de l'Assemblée nationale sous Laurent Gbagbo, n'avait-il pas dit que personne n'avait autant ouvert l'économie aux entreprises françaises que Laurent Gbagbo ?
Mais Houphouët-Boigny, notre premier président, disait que tout en prônant le capitalisme, il avait également fait le social le plus hardi. Ainsi, les personnes de ma génération ont fait une scolarité vraiment gratuite, de l'école primaire jusqu'à l'université, avec des bourses pour tout le monde. Ainsi, des quartiers entiers tels que Yopougon, Port-Bouët, Adjamé et bien d'autres ont été construits entièrement par l'État.
Et si, dans les premières années de l'indépendance, la plupart des postes de l'administration étaient occupés par des étrangers, il arriva un temps où l'on décréta « l'ivoirisation » des cadres, et un ministère fut chargé de cela. Et sur le plan économique, l'État prit en main certains secteurs, notamment dans le domaine agricole. Ainsi furent créées des sociétés telles que la Sodepalm, la Soderiz, la Sodefel, etc.
Dans le domaine du commerce, l'État décida, sous le président Houphouët-Boigny, de donner le commerce aux Ivoiriens et créa ce qu'on appela les Chaînes PAC (Programme d'action commerciale). L'opération connut un certain succès avant de capoter, sans que je ne puisse dire quelles en étaient les raisons.
Sous Bédié, on donna des fonds à des milliers de jeunes gens afin qu'ils créent des entreprises, mais cette opération ne connut pas plus de succès.
Sous le président Alassane Ouattara, le ministère de la Jeunesse distribue beaucoup d'argent aux jeunes dans le même but, mais pour le moment, ce que l'on constate est que le commerce et l'industrie sont encore largement aux mains d'étrangers.
J'ai fait tous ces rappels pour dire que même dans une économie libérale ouverte aux capitaux étrangers, il n'est pas interdit de réserver des secteurs aux nationaux, ni à l'État d'intervenir directement dans les affaires, si l'on peut dire. Partout dans le monde, dans les économies qui pratiquent le libéralisme le plus débridé, il y a des secteurs que l'État réserve aux nationaux ou auxquels il accorde une attention particulière.
Or, aujourd'hui, le sentiment que l'on a est qu'en Côte d'Ivoire, l'économie échappe presque totalement aux nationaux pour être accaparée par quelques communautés étrangères qui, du fait de leur situation hégémonique, font la pluie et le beau temps, pour ne pas dire qu'elles font tout ce qu'elles veulent, et n'importe quoi, sans tenir compte des intérêts des Ivoiriens et de l'État de Côte d'Ivoire.
Nous avons vu comment des personnes venues d'ailleurs ont saccagé notre pays avec l'orpaillage clandestin et s'en sont allées avec notre or, sans que l'État et les populations ivoiriennes n'en tirent autre chose que des miettes. Je ne sais pas pendant combien d'années nous subirons les conséquences écologiques de cette activité. Le Burkina Faso voisin, pendant ce temps, a pris lui-même le contrôle de son or et s'apprête à le raffiner lui-même.
Ces temps-ci, selon certaines informations, d'inquiétantes concentrations seraient en train de se faire dans le domaine de la santé, où un groupe non ivoirien serait en train de racheter presque toutes les cliniques importantes. Si cela est avéré, toutes ces cliniques de notre pays seraient entre les mains d'un groupe non ivoirien, sans que l'on nous garantisse des soins de qualité. Et ce serait dangereux.
Je crois que si nous n'y prenons garde, nous sommes l'un des rares pays au monde où l'essentiel de l'économie, y compris les secteurs les plus sensibles, serait entre les mains d'étrangers, au détriment des nationaux. Il est vrai que les Ivoiriens ne sont pas réputés être de grands commerçants ou industriels, mais tout s'apprend.
Ailleurs, au Nigeria par exemple, l'État a donné des moyens à des champions locaux pour occuper des secteurs clés de l'économie, sans que le pays ne soit fermé aux capitaux étrangers.
Il ne s'agit certainement pas de tomber dans les excès observés dans d'autres pays africains où des Africains sont carrément interdits de faire du petit commerce, ou même chassés du pays. Mais il faut savoir que ces excès sont généralement provoqués par un sentiment de ras-le-bol, d'être dépouillé et écrasé dans son propre pays.
Notre pays vient de loin. Évitons de retomber dans de vieilles erreurs qui nous ont déjà fait beaucoup de mal, en n'anticipant pas certaines choses.
Venance Konan