Gérer la cité sans contre-pouvoir, c'est bâtir une maison sans fondation. En Côte d'Ivoire, cette équation prend aujourd'hui une forme brutale : la décapitation méthodique de l'opposition significative.
L'histoire ivoirienne fonctionne comme un miroir inversé. De 1990 à la mort de Félix Houphouët-Boigny en 1993, le système était clair : le PDCI-RDA, parti-Etat héritier du père de l'indépendance, tenait le pouvoir, et en face, le Front Populaire Ivoirien (FPI) de Laurent Gbagbo, créé dans la clandestinité en 1982, incarnait à lui seul l'opposition radicale, le verbe contestataire, la rue.
Trente ans plus tard, les rôles ont permuté mais le décor est le même. Le RHDP, qui se revendique comme le Rassemblement des Houphouëtistes, a remplacé le PDCI au Palais. En face, ce n'est plus le FPI, devenu sous Pascal Affi N'Guessan un allié objectif du pouvoir, mais le PPA-CI de Laurent Gbagbo qui incarne désormais cette opinion dissidente. Et c'est précisément cette filiation qui est visée.
Une décapitation par voie légale
La gestion de la cité par le droit est devenue une arme politique. L'exemple le plus vérifiable est celui du 4 juin 2025.
Ce jour-là, la Commission Electorale Indépendante (CEI) publie la liste électorale définitive pour la présidentielle du 25 octobre 2025. Quatre noms manquent, et non des moindres : Laurent Gbagbo (PPA-CI), Tidjane Thiam (PDCI-RDA), Guillaume Soro (GPS) et Charles Blé Goudé (COJEP). Tous sont définitivement exclus de la course.
Le motif? Des condamnations judiciaires pour les uns, une question de nationalité pour Tidjane Thiam. Le résultat, lui, est politique : le scrutin se tient sans ses challengers les plus sérieux.
Le 25 octobre 2025, Alassane Ouattara, 83 ans, est réélu dès le premier tour avec 89,77% des suffrages selon les résultats provisoires de la CEI, un score confirmé par le Conseil constitutionnel le 5 novembre 2025. L'opposition crie au scrutin "sans réel enjeu", Al Jazeera et CIVICUS notant une élection remportée après "l'exclusion des principaux candidats de l'opposition".
La suite confirme la mécanique. Le 27 décembre 2025, les législatives : le RHDP rafle 197 des 255 sièges, soit 77% de l'Assemblée. Le PDCI ne conserve que 32 sièges. Le PPA-CI, fidèle à sa ligne, boycotte et ne présente aucun candidat.
La gestion quotidienne se fait ensuite par l'intimidation administrative. Le 12 octobre dernier encore, le cadre du PPA-CI Sébastien Dano Djédjé était convoqué à la cellule antiterroriste, dans un contexte de "tensions entre le PPA-CI et le pouvoir".
Approche et finalité : le spectre du parti unique
L'approche du pouvoir est celle de la légalisation de l'hégémonie. On ne dissout pas l'opposition, on la rend inéligible. On ne ferme pas l'espace démocratique, on le vide de ses acteurs. C'est ce que les politologues appellent "la démocratie confinée". La finalité est double :
1. La stabilité par l'unanimisme. Pour le RHDP, gérer la cité, c'est d'abord sécuriser la continuité. En 2026, le débat sur le nouvel organe électoral le montre : le pouvoir laisse l'opposition (PPA-CI, FPI, MGC de Simone Gbagbo) se déchirer sur une proposition commune à deux têtes - opérationnelle et supervision - déposée le 5 octobre 2026 au ministère de l'Intérieur, pendant que le PDCI fait cavalier seul. Diviser pour mieux régner.
2. Le risque de l'implosion. Mais l'histoire ivoirienne enseigne l'inverse. Sous Houphouët, le FPI exclu des urnes a fini dans la rue, puis dans la crise. Aujourd'hui, un Parlement avec 197 députés RHDP sur 255, sans PPA-CI, n'est plus représentatif de la Côte d'Ivoire profonde, de Yopougon à Gagnoa. Gérer les ordures à Abidjan, le cacao à Soubré ou l'orpaillage illégal dénoncé par Justin Koné Katinan le 3 septembre 2026 nécessite un consensus que le chiffre de 89,77% ne donne pas.
La cité ne se gère pas comme une entreprise
avec un actionnaire majoritaire. Elle se gère comme une famille avec ses contradictions. En décapitant le FPI hier et le PPA-CI aujourd'hui, le pouvoir houphouëtiste s'est peut-être assuré de gagner toutes les élections, au risque de perdre le pays réel.
Hosanna JP de Chantal